jeudi 3 juin 2010

La relation mère-fils


Les liens qui lient les mères grecques à leurs fils (et vice-versa) sont redoutés de toutes les épouses et nombreuses sont celles qui en souffrent, avant de reproduire, à leur tour, cet "enfer" au quotidien.

On raconte à ce propos l'anecdote suivante :

"Il a été prouvé que Jésus-Christ était grec. Comment ?
- Il est resté vivre auprès de sa mère jusqu'à l'âge de 33 ans
- Sa mère le considérait comme le fils de Dieu
- Il a toujours cru que sa mère était vierge" !


Philippe Geluck : Le chat

En feuilletant, comme cela m'arrive souvent, le fameux livre de référence, "L'été grec" de Jacques Lacarrière, je tombe sur ce passage que je ne résiste pas à reproduire ici, tant l'acuité du regard et la férocité de langue me ravissent :

"A mon autre côté, un gosse énorme de seize ou dix-sept ans, fils de vacanciers de Patras, se ronge les ongles avec frénésie en s'empiffrant de pistaches. Figure déjà empâtée, gestes empotés yeux perdus dans la graisse des joues, stupide, capricieux, nourri selon toute évidence de nouilles, de moussaka, de pastitio et autre étouffe.chrétiens et étouffe-musulmans, qui fabriquent depuis des siècles la graisse des grecs sédentaires. En face de lui, sa mère, matrone informe gavée, elle, de kadaïfs, de baklavas, de galaktobouriko et d'amigdalotès, de toutes ces sucreries qui contribuent à fabriquer ces monstres voraces et boudinés, image plutôt classique de la petite bourgeoisie grecque, - dont tous les chromosomes doivent contenir des gènes eux-mêmes obèses à force d'être gavés comme des oies humaines – sortent des voix fluettes, inattendues. Je me dis que si on les prenait tous deux, mère et fils, pour les presser et les coller ensemble, ils reconstitueraient à merveille ces boules androgynes à quatre bras et quatre jambes que Platon imagine à l'origine du monde. On comprend là comment se crée, comment se forme ce couple insécable qu'est en Grèce une mère et son fils, qu'aucune opération chirurgicale comme celle que préconise Socrate dans Le Banquet – ne pourra jamais séparer. A vrai dire, je ne crois pas qu'il en était ainsi dans les temps antiques, la famille n'y jouant pas le rôle qu'elle joue depuis. L'épouse et mère n'y était pas toujours seule au foyer, le père ayant souvent à demeure une concubine "pour les soins de tous les jours" comme le dit Démosthène. Et aussi parce que l'enfant était vite arraché à l'emprise familiale, soumis très tôt à l'influence de la cité, de l'éducation collective. C'est le christianisme qui, là encore, en faisant du mariage un sacrement indissoluble, a créé le monstre social de la famille. Monstruosité que l'homme grec ne fit qu'accentuer, en reléguant la femme aux tâches du foyer et en passant lui-même le plus clair de son temps hors de chez lui. Là réside finalement la véritable horreur de tout inceste : en cette tradition qui d'un côté voua mère et fils à vivre ensemble dans un foyer d'où le père est toujours absent et cette fatalité voulant que par ailleurs on ne puisse jamais choisir sa mère. Quelle beauté peut bien revêtir l'inceste lorsque la mère est comme la Chose hideuse et repoussante qui, en face de moi, en ce café de Péristéra, couve des yeux son fils et l'encourage dans ses manies ? Quitte à rajeunir les vieux mythes, imaginons alors l'histoire d'Oedipe transposée dans la Grèce moderne : une Jocaste obèse et monstrueuse, gavée de baklavas, bichonnant un Oedipe hébété en train de se ronger les ongles. Tell fut ce soir-là, après les chants magiques d'Angeliki, la revigorante image oedipienne que m'offrit ce café villageois : une mère abusive et frustrée, un père inexistant et sans doute impuissant et, entre eux, un enfant, éternel refoulé et futur abruti, bref le typique trio de la petite bourgeoisie grecque."

9 commentaires:

  1. Ah oui, ce passage tout à fait typique. En Belgique, j'ai fait une petite trouvaille pour 0,10 euro: "Le rendez-vous de Patmos" de Michel Déon! A (re-)lire! Amicalement, @nne

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  2. Ben, je ne le savais pas aussi méchant, Lacarrière ! Evidemment que Jocaste et Oedipe vu sous cet angle-là, ça fout le frisson !

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  3. Tu sais, Amartia, il n'y a pas qu'en Grèce que les relations mère / fils sont pareillement symbiotiques...
    Un vrai sujet de thèse sur l'attachement...

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  4. J'ai beaucoup ri d'un sujet qui peut-être cuisant!
    Il va falloir que je fasse attention moi qui n'ai que des garçons!

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  5. Mere - fils, oh! voila un sujet dangereux.
    Et je connais bien ce sujet.
    Je rigole, j'ai une belle-mère super, j'ai eu de la chance. De temps en temps, ca casse, mais il faut savoir hausser un peu la voie.
    En Grèce, on est tous a sang chaud, mais quand il y a un problème, c'est la famille qui viendra vous sauvez.

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  6. Ca tombe bien, j'ai plein d'histoires (bagarres verbales) avec mon fils ! Et pourtant il n'a pas été gâvé de douceurs ! Je vais réfléchir, merci de la piste....Anne

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  7. Je viens de découvrir l'un de tes blogs. J'aime beaucoup l'introduction et ta référence au savoir-être des Grecs...
    A bientôt.

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  8. delicieux , merci à toi du partage

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  9. J'ai une insomnie et je m'amuse a parcourir tes blogs.
    La mère grecque !!! Tu as le même specimen un peu plus haut, la mère serbe :):):)

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